Lyonnais

Ça y est, objectif atteint. Je vis à Lyon depuis deux semaines. J'ai enfin quitté cette campagne que je ne supporte pas, où il ne se passe rien, ou le seul événement culturel est un retour vers le passé de quelques siècles, où le cinéma te propose des merdes commerciales, et où, si tu n'aimes pas marcher, faire du vélo, les vallées, t'es foutu.

La parenthèse que j'ai ouverte dans ma vie s'est refermée au bout de deux petites années. J'ai tout le reste devant moi pour profiter des attraits de cette beauté que je retrouve. Ma petite étoile ne m'a pas quitté. Il y avait peu de chances pour que je revienne aussi rapidement ; non seulement j'ai retrouvé la ville, mais j'ai également retrouvé les politiques sociales. Mon élément naturel.

Ironie du sort, ce soir, le travailleur social est revenu.

J'ai pris le métro pour aller voir un concert et un pauvre bougre, que je n'ai pas remarqué tout de suite, s'est assis à côté de moi. Il était tout alcoolisé et dans un piteux état. Un SDF alcoolique, désocialisé, carbonisé. Il s'est mis à "parler" à une femme en face de lui. Je l'ai fixé, pour me rendre compte de son état : dangereux ou pas ?

A un moment, il tend un bras en direction de la nana, pour la sortir de son smartphone. Elle grogne. A force de concentration (j'ai un peu bu et fumé), je crois comprendre qu'il parle de la mort de sa femme. "Un accident de voiture", "...femme...", "la mort....", "c'est con, hein ?". Au moment où je saisis ces mots, il croise mon regard. Légèrement sidéré, et désolé, je compatis. Avec le recul, j'espère avoir pu faire passer toute l'humanité du monde dans un regard navré.

24.9.11 00:17


Bohème-Bourgeois

Je suis en train de laisser derrière moi une partie de ma jeunesse. Ma vie est en train d'évoluer, d'entrer dans des considérations plus prosaïques. Ma carrière professionnelle, toute jeune, m'occupe plus que jamais. J'ai réussi à repousser le travail jusqu'à un âge avancé, je ne l'ai jamais pris au sérieux ; je ne le laisserai toujours pas empiéter sur mes passions, mes loisirs, ma vie de couple, mais j'avoue qu'il prend une part de plus en plus importante. J'ai haussé mon niveau de vie : sans gagner des cent et des mille, je me considère comme un privilégié. Je n'ai toujours pas l'âme du petit-bourgeois, qui veut posséder, accumuler, entasser. Seulement, je m'offre plus de plaisirs : cinéma, voyages, restaurants, concerts, bars, sorties... Dans ma conception des choses, il faut savoir prendre son temps. J'avais bien quelques capacités, parait-il, je ne m'en suis jamais servi pour faire la course. Je suis sorti des études à 25 ans, j'ai bossé dans le social, puis je suis retourné aux études (un an de prépa, un an d'école). Et là, à plus de 30 ans, je commence à gagner ma vie. J'ai calculé que cette prochaine étape allait durer, au bas-mot, 30 ans. Je vais devoir m'y consacrer.

Après deux années passées dans un trou, suite à ma sortie de l'école, je me dirige sur la ville de mes rêves : Lyon. La plus belle ville que j'ai traversé dans ma vie. Son architecture, ses bâtiments, les façades de ses bâtiments, le Rhône et ses quais, la Saône et ses quais, Fourvière, le vieux-Lyon, Guillotière, la Croix-Rousse... Cet endroit est un enchantement permanent. Je crois que, si le mouvement surréaliste se déclarait aujourd'hui, c'est Lyon qui le hanterait. La ville est un lieu de beautés, de découvertes, de possibilités. Je rédigeais une note, il y a quelques années de ça, sur le choix de vivre à la ville ou à la campagne. Trop amoureux de la sensation que me procure la ville et ses opportunités décuplées, ses rencontres multiples, je crois avoir fait mon choix. Si je dois revenir à la campagne un jour, ce sera après avoir épuisé la sensation urbaine, lyonnaise, à son comble. Heureusement, la sensation est inépuisable, elle se transforme selon nos désirs et selon l'énergie qu'on met à les assouvir raisonnablement. Je n'ai pas renoncé à la fête, j'aime me perdre, parfois, dans le bruit, la foule, l'alcool, la fumée. Puis me ressourcer la semaine, aller au cinéma, me poser dans une certaine routine qu'un prochain week-end (ici ou ailleurs) viendra briser.

A nouveau, je suis exalté par mes projets, mes envies, mes défis, je déroule le trait de mon existence sur les vagues où rôde encore, pourvu qu'on y soit attentif, "la méduse des mers du désir".

La vie est un récit qui se raconte à la première personne (du singulier et du pluriel) et nous nous tenons derrière la plume du sens. Pourvu que l'on puisse donner la chance à chacun de s'épanouir dans un monde qui ne soit pas inégalitaire jusqu'à l'écoeurement, tout en préservant le mouvement, la nécessité d'une lente progressivité et la découverte des sensations qui nous environnent, tout le monde doit y prendre sa part. A cette condition, nous rendons hommage aux seules valeurs qui ont de l'importance : l'Amour et la Beauté.

30.6.11 22:27


Les Yeux Noirs (1987) de Nikita Mikhalkov

Quel film magnifique ! Pour la première fois, j'ai regardé un film du réalisateur Nikita Mikhalkov et je ne m'en suis pas encore relevé. Tout, dans ce film, relève du sublime, de l'éthéré, du poétique, de la beauté, du somptueux. A commencer par la mise en scène, fantasque, grandiose et décadent ; ses personnages, partagés entre le futile, l'incandescent, le baroque et le bouffon ; l'histoire d'amour, à la fois merveilleuse et lâche, par la faute de l'excellent Mastroianni, qui s'illustre dans ce qui doit être, sans doute, un de ses meilleurs rôles (et Dieu sait qu'il a joué des rôles importants).

Romano est serveur à bord d'un paquebot, il a un air las, et des joues marquées par la couperose : voilà un homme qui boit, que l'on sent malheureux ou résigné. Tout juste le voit-on s'illuminer à la perspective d'aborder un client russe, arrivé avant tout le monde dans le restaurant. "Sabatchka", s'exclame-t-il, au comble de l'excitation. Intrigué, le client s'approche et partage un verre avec Romano. Qui entreprend de lui conter son histoire.

Romano est marié à Elisa (Silvana Mangano), une grande bourgeoise romaine ; il vit dans une immense villa à l'orée du 20ème siècle. Au départ ambitieux, il caresse le rêve de bâtir une cité idéale, puis finit par se laisser engoncer dans le confort. Séducteur et velléitaire, il se détache petit-à-petit de son quotidien, s'endort à l'étage pendant qu'une fête est donnée...

Alors que son épouse éprouve des difficultés financières de plus en plus grande, il part en cure dans une ville d'eau et fait la connaissance d'Anna (magnifique Elena Safonova), une russe, et de son chien - "Sabatchka" signifie "petit chien".

Romano lui fait la cour, comme il a l'air d'en avoir l'habitude, puis fini par tomber sous le charme avant de succomber, vraiment, à l'Amour.

Au cours d'une très belle séquence, pendant laquelle Anna réalise la vacuité de cet homme, on comprend qu'elle a fini par succomber à ses avances. Anna, effrayée des conséquences de son acte, elle qui est mariée sans jamais avoir connu l'amour, s'enfuit. Elle laisse une lettre d'adieu à Romano, en lui expliquant qu'elle a toujours été fidèle à son mari mais qu'elle est très éprise de lui ; elle part pour sa Russie natale, avec l'intention de ne plus jamais le revoir.

Romano, sous le prétexte de construire un bâtiment de verre indestructible (le personnage est terriblement fantasque), part à sa recherche. Après un pèlerinage surprenant dans la Russie du début du 20ème siècle, il retrouve son grand amour et promet de revenir la chercher.

Malheureusement, une fois rentré, Romano perd tout courage et n'ose pas avouer ses profonds sentiments à sa femme.

Retour sur le paquebot, l'interlocuteur de Romano est bouleversé, il l'encourage à partir à la recherche d'Anna, 8 années après le fiasco de cette petite lâcheté ordinaire. Lui, par exemple, est éperdument amoureux d'une jeune femme dont le premier mariage fut un échec. Il s'est abaissé très bas afin qu'elle consente à l'épouser : elle lui sera honnête, mais sans jamais pouvoir l'aimer... Romano met les couverts sur la table pendant que le russe part chercher sa femme, qu'il veut lui présenter.

Les Yeux Noirs m'a laissé l'impression d'un roman de Dostoïevski adapté par Fellini. Il y a toute la profondeur d'âme et de sentiment qu'on peut trouver chez cet immense auteur russe, avec l'imaginaire fantasque et somptueux de l'italien, ses univers délirants, à mi-chemin entre le bouffon et l'onirique.

Si j'évoque Dostoïevski c'est, je l'avoue, parce que je connais mal Tchekhov, je ne l'ai même jamais lu. Apparemment, le film rend hommage à trois nouvelles de celui qui est, pour Mikhalkhov un maître : L'Ordre d'Anna, Ma Femme et La Dame au Petit Chien. Romano est l'archétype du slave, un personnage fatigué, brisé par ses mensonges, sa bassesse et ses renoncements à l'amour. Mais, d'un autre côté, Mikhalkov a choisi Mastroianni, qui est un acteur exubérant, à l'opposé de l'image des tortures spirituelles que l'on imagine chez tout bon slave qui se respecte, c'est-à-dire qui correspond à l'image forgée par des années de très grande littérature. C'est aussi l'originalité de ce film, qui traduit la profondeur et les tourments de l'âme russe avec le tragicomique sur ressort de l'italianissime Marcello. 

Le film n'est pas exempt de défauts : la maestria de la mise en scène est très appuyée, Mastroianni cabotine à mort (avec un talent incomparable), certains passages sont proches du grand-guignol. L'hommage à Fellini, et à son 8 1/2, est aussi évident que le nez au milieu du visage. Le film est taillé sur mesure pour son acteur, etc. Sauf que le tout est emporté par un souffle de beauté, de folie et d'Amour Fou qui conquiert tout sur son passage. Les cadres, la photo, la mise en scène, les somptueux décors, tout concourt à la réussite de ce grand film, qui m'a littéralement conquis.

19.3.11 00:13


The Wicker Man (1973) de Robin Hardy (Director's Cut)

J'ai découvert une petite pépite enfouie dans la terre cinéphile, qui jouit d'une petite réputation mais reste encore très largement méconnu : The Wicker Man.

Le sergent Neil Howie (Edward Woodward) est appelé dans une île au large de l'Ecosse, Sommerisle, par une lettre anonyme dénonçant la mystérieuse disparition d'une enfant, Rowan Morrison. Howie est un fervent catholique ; ce qu'il découvre sur l'île ne va pas tarder à l'ébranler : ses habitants pratiquent un paganisme celtique qui va à l'encontre de ses convictions. La chair est nue, les étreintes multiples et les Dieux de la nature révérés. Au cours de ses recherches, Howie fait la connaissance de lord Sommerisle (Christopher Lee), le petit-fils du propriétaire de l'île, un libre penseur qui a converti ses habitants à la religion païenne et qui a également permis à l'île de vivre en autarcie, grâce à sa science agronomique.  Au fur et à mesure qu'avance son enquête, Howie acquiert la conviction que l'enfant est séquestré en attendant le jour de son sacrifice.

Robin Hardy nous livre une géniale digression sur le thème déjà vieux comme le cinéma (on pense aux Chasses du Comte Zaroff) du chasseur devenu proie. Mais son film est plus qu'un divertissement. Au-delà de sa forme, éthérée, bucolique, faussement légère, on entre dans le domaine du conte symbolique doublé d'un cours des religions comparées. Le rôle de Woodward, policier en quête de la victime, nous permet de découvrir les rites païens, la vie et l'organisation de cette cité si particulière. Le chant est omniprésent, et chacun voue un culte aux symboles phalliques, à la cyclicité des saisons et à la résurrection. Le tout sous le regard puritain outré du sergent qui se heurte sans cesse au mutisme et à la moquerie des iliens.

Dans l'enquête que mène Howie, on pense également à la littérature fantastique, dans la veine d'Alice au Pays des Merveilles. Il se confronte à un monde absurde, peuplé d'animaux et d'êtres mystérieux qui semblent le mener par le bout du nez. Étrange univers que celui dans lequel il baigne. Bien peu de films sont parvenus à mélanger cette impression de réalisme et de fantastique : un monde dans le monde, dont seules les règles sociétales ont changé. Cet élément est à la fois crédible (dans le contexte d'une île) et profondément inquiétant. Les ténèbres sont suggérés, lents à venir, Hardy ne recourt à aucun artifice, ou sinon à de faux indices. Le tout est filmé à la lumière du jour, à cheval entre le réel et l'absurde. La terreur est dépeinte par petites touches successives et furtives, soit ces plans disséminés à divers endroits du film : les villageois masqués, un œil sur une barque... Howie est entré dans la forêt des symboles pour ne plus jamais en ressortir.



La musique est également utilisée à bon escient. Plusieurs balades folk égrènent le film et donnent un éclairage sur ce qui se déroule. Parfois ironique, parfois jouant un rôle direct (lorsque Howie est tenté par la chair - Britt Eckland), elle n'est jamais plaquée sur l'action, jamais limitée au rôle de simple faire-valoir.

Avoir placé le film sous le signe du paganisme lui permet sans doute de trouver ce ton original et d'éviter de franchir la barrière du doute : le fantastique est suggéré, l'horreur aussi, mais sans y entrer de plain-pied. Il n'y a pas de rites sataniques, de vampires ou de démon. Le paganisme est antérieur au christianisme, la terreur que ressent Howie au fur et à mesure de ses découvertes pourrait bien être consubstantielle à toute religion. Ne la comprenant pas, il ne reste qu'à la périphérie de ce qu'elle recouvre et n'en ressent que le caractère étrange, effrayant. Toute religion est adaptée à son environnement : si l'on y introduit un corps étranger, celui-ci ne peut y survivre. De l'autre côté, l'intolérance de toute religion est aussi pointée, car la communauté formée par les iliens reste fermée sur elle-même et très largement intolérante.

En définitive, ce film, dont la forme pourrait le classer au rang des curiosités, un peu vieillottes, pour un spectateur non attentif, est un film à tiroirs, passionnant de bout en bout et qui mérite très largement son statut de film culte. Il ne ressemble à aucun autre, malgré les nombreuses références auxquelles il renvoie. Le parallèle paganisme/christianisme, notamment, permet de procurer au film une richesse et une originalité qui auraient pu lui faire défaut. The Wicker Man est bel et bien un thriller symbolique fascinant, tant dans la forme que dans le fond. C'est donc une vraie réussite et j'encourage chacun de mes lecteurs qui ne le connait pas à le découvrir (ou redécouvrir pour les autres) au plus vite. 

13.2.11 01:44


Films, cinéma, séries 2010

J'ai publié une note des films en cours, l'année dernière. Elle est consultable ici. Depuis, je n'en ai pas vu beaucoup plus. Cinéma et DVD confondus : 111.  Au rang des nouveaux films vraiment recommandables (mais non vus au cinéma), ne passez pas à côté de  : Querelle, de Fassbinder ; Stroszek, de Werner Herzog ; Le Conformiste, de Bertolucci ; Que la bête meure, de Claude Chabrol ;  le Prince de New-York, de Sidney Lumet ; J'ai tué ma mère, de Xavier Dolan ; Paris, Texas, de Wim Wenders.

Au cinéma, n'ayant vu que 27 films, mon classement sera forcément de courte vue, m'enfin voilà :

1.  A serious man, des frères Coen
2. Shutter Island, de Martin Scorsese
3. Mother, de Bong Joon-Ho
4. Copie conforme, d'Abbas Kiarostami
5.
The ghost writer, de Roman Polanski
6. Mammuth, de Délépine et Kerven
7. Tamara Drewe, de Stephen Frears
8. Potiche, de François Ozon
9. Tournée, de Mathieu Amalric
10. Gainsbourg, de Joann Sfar

A côté de ça, j'ai surtout développé mon goût des séries. Rien d'original, puisque tout le monde est en train de succomber à ces formats qui ont su se renouveler et proposer une qualité bien différente des séries produites, à l'époque, pour le petit écran.

J'ai maté, successivement : Carnivale, The Wire* (passionnant), Kozure Okami*, Rome, Les Sopranos, Breaking Bad et Battlestar Galactica.

8.1.11 00:26


 [page précédente]

Hébergé par 20six.fr